ENTRETIEN AVEC JEAN-STÉPHANE BRON
Quelle est l'origine de « Cleveland contre Wall street » ?
Dans mon précédent documentaire « Le Génie helvétique » j’ai essayé de filmer un processus démocratique, à travers les travaux d’une commission parlementaire, en charge d’une loi sur le génie génétique. Ce film montrait comment les forces économiques étaient à l’œuvre derrière le politique, comment elles l’influençaient, le fragilisaient. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à l’économie : après avoir filmé la « démocratie en action », je me suis dit que j’allais essayer de filmer le « capitalisme en action ». C’est cette formule qui a guidé mes pas.

Comment passe-t-on de ce désir initial à sa concrétisation ?
Je ne connaissais rien à la finance, ni à l’économie. Mais j’avais le sentiment que ces forces avaient pris le pas sur toutes les autres forces, politiques, idéologiques, et que nous nous trouvions à un point de rupture. Bien sûr, je ne me doutais pas que les marchés boursiers allaient s’effondrer ! J’avais simplement l’intuition que quelque chose allait se passer. J’ai fait des recherches pendant 3 ans, effectué de nombreux voyages, pour trouver un espace où puissent s’incarner ces puissances abstraites, si volatiles, et si peu cinématographiques. Un jour, j’ai lu une brève indiquant que la ville de Cleveland portait plainte contre les banques impliquées dans l’affaire des subprimes. Deux semaines plus tard, j’étais sur place. Six mois plus tard, la crise est arrivée, avec la chute de Lehman Brothers, l’effondrement de la bourse américaine, la contamination au reste du monde. Au même moment, j’ai fait la connaissance de Josh Cohen et de Barbara Anderson. Ces deux rencontres ont été déterminantes. Je trouve qu’ils personnifient vraiment cette ville, son esprit de résistance... Cleveland s’attaquant à Wall Street, c’est l’éternelle histoire de David contre Goliath.

Chaque film appelle de votre part la mise en place d’un dispositif bien établi...
« Le Génie helvétique » était une sorte de thriller politique. « Cleveland contre Wall Street » est l’occasion de revisiter le film de procès, où de manière très classique s’affrontent les forces du Bien et du Mal. Les procès servent en général à établir des faits, de manière incontestable. Ils éclairent aussi les événements antérieurs en posant une question simple : « que s’est-il passé ? ». Ici, on se situe davantage dans une enquête, où l’on remonte petit à petit une chaîne de responsabilité. Une chaîne qui ne dit pas LA vérité – les origines de cette crise sont infiniment complexes – mais UNE vérité, celles de ces sept témoins.

Pourquoi avoir voulu remettre en scène ce procès ?
Quand j’ai compris que le procès réel n’aurait pas lieu, je me suis dit que c’était une chance. Cela me permettait d’ordonner les choses selon mon désir. En se dérobant, la réalité m’ouvrait le champ du cinéma...

Si vous avez vous-même organisé ce procès, est-ce-que votre film n'est pas autant une fiction qu'un documentaire ?
Même si il y a une part de mise en scène évidente, le film se situe clairement dans le registre du documentaire : mes protagonistes ne jouent pas un rôle, ils ne se sont pas mués en « acteurs ». Ils ne disent pas un texte, ils expriment leur vérité. Ils témoignent. Et puis rien n’était prévu, écrit ou répété : je découvrais les témoignages au moment où nous tournions. Tout comme j’ai découvert le verdict en filmant les délibérations...

Comment avez-vous choisi les témoins ?
Cette histoire de subprime, peu de gens y ont réellement compris quelque chose... Mon envie était de rendre cela intelligible, en explorant les racines du mal, qui ne sont ni techniques, ni financières. Il me fallait pour cela des personnages très définis, des types, intéressants en soi, mais qui incarnent aussi quelque chose de plus large, des rouages de la société, des idées. J’ai voulu faire se rejoindre sur la
« scène » du tribunal des effets et des causes : d’un côté, un homme qui va perdre sa maison, de l’autre, un idéo- logue de la dérégulation des marchés. Il y a bien entendu une dimension métaphorique à ce procès qui se déroule sous les yeux d’un personnage bien particulier : Barbara Anderson. « The lady in red », cette dame en rouge, incarne pour moi une certaine idée de résistance, de révolte.

Faisiez-vous donc plusieurs prises, comment interveniez-vous dans ce processus ?
Mes interventions ont surtout porté sur la compréhension des débats pour le spectateur. Il fallait éviter de s’égarer, de se perdre dans des informations trop techniques. Il fallait que la parole reste vivante, incarnée. C’est dans ce sens que je dirigeais l’action, que je faisais reprendre. Pour moi le documentaire, le cinéma du réel, ne se limite pas à l’observation et à la captation. Il implique le recours à la mise en scène, il implique le montage, fondamental ici, où tout se réinvente. La réalité, c’est un point de départ pour aller ailleurs.

Concrètement, comment s’est mis en place ce dispositif ?
Le film repose sur un principe d’interrogatoire et de contre-interrogatoire, sur la confrontation de deux points de vue, par témoin interposé. Nous avons tourné à deux caméras montées sur de petits rails de travelling. Le principe que nous nous étions fixé était d’être le plus possible dans l’axe du regard des protagonistes pour créer un effet de transparence entre eux et le spectateur.

Comment s'est déroulé le tournage ?
Pendant près d’une année, dans l’attente du «vrai» procès, j’ai effectué de nombreux voyages à Cleveland, j’ai beaucoup tourné en petite équipe. Cela m’a permis de rencontrer beaucoup de monde, de connaître la ville. Ceci m’a été très utile pour trouver les membres du jury et cela m’a aussi laissé du temps pour recruter les témoins. Le tournage proprement dit a pris trois semaines. Parfois, il y avait plus de 70 personnes sur le plateau. D’un point de vue logistique, c’était aussi lourd qu’une fiction, il y avait des feuilles de services, des horaires de tournage, une cantine... Et en même temps, je mesurais la fragilité extrême de toute cette entreprise. Je n’étais même pas sûr que les témoins viendraient. Deux semaines avant le début du tournage, je n’avais pas encore de famille prête à venir témoigner. Il fallait du courage pour oser venir affronter le regard des autres dans ce tribunal. Perdre sa maison est associé à un sentiment de honte.

On a le sentiment que les choses se disent ici et maintenant...
Oui, je voulais que quand l’avocat Josh Cohen demande : « Êtes-vous sur le point de perdre votre maison ? » Que le témoin réponde :
« Oui ». Et que cela soit vrai... Faire coïncider cette vérité-là, ce présent, avec la réalité toujours mouvante d’un tournage n’était pas simple.

Comment Josh Cohen, l’avocat de Cleveland, a réagi lorsque vous lui avez parlé du projet ?
Josh a en lui une colère et une révolte qui vont grandissant à mesure qu’il vieillit, je me suis beaucoup identifié à ça... Je crois que pour lui, participer à ce procès que la réalité lui refusait était une façon symbolique d’obtenir réparation.

Et comment avez-vous fait pour trouver un avocat pour la partie adverse ?
Il était fondamental que Josh Cohen ait un adversaire très fort, qui en impose à la fois physiquement et intellectuellement. C’est par Peter Wallison, le dernier témoin, conseiller à la Maison Blanche sous Reagan, que j’ai trouvé l’avocat de la défense. Je lui ai simplement demandé qui pourrait être son avocat et le défenseur du système. Il m’a recommandé à des amis à lui... Ensuite, j’ai fait un casting, tout cela était assez épique. Quand j’ai rencontré Keith Fisher, j’ai immédiatement su que c’était lui. Je crois qu’il a accepté par conviction, mais aussi par challenge intellectuel.

Quel rapport entretenez-vous avec le documentaire et avec la fiction ?
Est-ce-que vous cherchez une forme qui les rendrait indissociables ? Non, je ne crois pas. « Cleveland contre Wall Street » s’inscrit dans le champ du documentaire, même si son dispositif formel est nourri par les outils de la fiction. Mais il est vrai que je trouve intéressant quand fiction et documentaire s’inspirent l’un l’autre pour explorer de nouveaux territoires. Il me semble que c’est ce cinéma des frontières qui parle le mieux de notre époque, et qui est capable de se réapproprier les questions politiques.
Né en 1969 à Lausanne, Jean-Stéphane Bron est diplômé de l’Ecole cantonale d’Art de Lausanne (ECAL). Après « Connu de nos services » et « La bonne conduite », il réalise pour le cinéma « Le génie helvétique », un des succès majeur du cinéma suisse. Ses films documentaires ont été distingués en Europe et aux Etats-Unis, où ils ont obtenus de nombreuses récompenses, notamment le Prix Original vision du New York Times. En 2006 il est l’auteur de « Mon frère se marie », son premier film de fiction.
« Cleveland contre Wall Street » est son quatrième long-métrage.

1997 CONNU DE NOS SERVICES Documentaire (1h15)
1999 LA BONNE CONDUITE Documentaire (54mn)
2003 LE GÉNIE HELVÉTIQUE Documentaire (1h30)
2006 MON FRÈRE SE MARIE Fiction (1h30)
2010 CLEVELAND CONTRE WALL STREET Documentaire (1h38)
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